Voici un article que j’ai rédigé il y a plusieurs mois sur Watchmen, l’une des meilleurs BD de tous les temps. Après l’avoir dépoussiéré avec l’aide de notre ami Fred, je me suis dit qu’il était tout à fait judicieux et pertinent de le partager avec vous…
Watchmen – 30 ans plus tard
Je vous ai déjà dit que je me méfiais des oeuvres ultra-populaires ? Par exemple, j’ai jamais regardé le film Watchmen (pas en entier, du moins). Enfin, c’est aussi parce que j’ai beaucoup de mal avec Zack Snyder, un réalisateur dont je n’apprécie pas particulièrement le travail, superficiel et trop porté sur la forme. Je reconnais toutefois que celle-ci est superbe. Je me suis donc plongé dans le roman graphique, ce joli terme qui sert à évoquer les bandes-dessinées pour adultes. Après tout, l’oeuvre d’Alan Moore et de Dave Gibbons était connue “before it was cool”, comme on dit. Il m’a fallu quelques mois pour le bouquiner, tellement l’expérience était puissante et émotionnellement chargée. Autant dire que je n’ai jamais lu une BD aussi intelligente, avant-gardiste, mature et poignante. Et pourtant, j’en ai lu pas mal.
Le maître mot est “avant-garde” car tout ce que je retire de Watchmen s’articule autour du scénario extraordinaire d’Alan Moore. Un scénario servi par les dessins sobres, sombres et crédibles de Dave Gibbons. Le trait léger ainsi que la coloration terne et à la fois éclatante, typiques des années 80, donnent un vrai cachet à l’ensemble – encore aujourd’hui ! – qui contraste avec la plastique du film qui paraît trop artificielle. L’authenticité se dégage également des personnages aux traits fins et à la physionomie old-school, loin des courbes prononcées ou des musculatures gonflées qu’on retrouve dans les comics aujourd’hui. Cependant, sans vouloir minimiser le travail artistique de Dave Gibbons, Watchmen doit son intérêt principalement à la plume d’Alan Moore. Cet homme est ni plus, ni moins un génie de l’écriture et un visionnaire.
Pas pour les enfants…
D’abord dans la forme : la narration suit une logique qui semble décousue mais dont les fils finissent par s’entrelacer avec grâce à mesure que la trame touche à sa fin. Chaque chapitre repose sur une structure mûrement réfléchie, portée par des cases judicieusement structurées. On n’en perd pas une miette, malgré les ellipses et autres insinuations qui comptent en réalité sur l’intelligence du lecteur pour recoller les dernières pièces du puzzle. De même, la césure entre chaque chapitre où Moore prend le temps de développer le background d’un personnage permet de savourer le scénario de Watchmen. Elle lui donne une vue d’ensemble qui se construit savamment et à un rythme parfait.
Dans le fond, ensuite : j’ai rarement vu ou lu une oeuvre à ce point avant-gardiste. Certes, on peut citer les ténors du genre comme 1984 de George Orwell ou Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley mais la BD a toujours été considérée comme un support de divertissement infantilisant – ce qu’il est aussi parfois. Tomber dès lors sur une oeuvre de la trempe de Watchmen s’avère à la fois rafraîchissant (même si je sais que j’ai 30 ans de retard…) et encourageant. Le comic nous rappelle que la culture peut aborder des thématiques profondes et éprouvantes, quel que soit le support.
Une oeuvre d’anticipation qui glace le sang
Ce qui est plus fascinant – ou effrayant – encore, c’est que Watchmen reste d’actualité : déchirements politiques au sein de la population américaine, racisme, discrimination, écologie et nucléaire, Alan Moore pouvait déjà se targuer d’une lucidité peu commune dans les années 80 sur le monde que nous préparaient les dirigeants d’hier. Plus que jamais, nous sommes à l’aube d’une catastrophe nucléaire (désolé si je vous plombe votre journée…), l’environnement est en constante souffrance, le climat complètement déréglé, la haine et la division se répandent comme la peste… mais plus que tout, c’est le désespoir qui se déverse de la plume de Moore qui nous renvoie à notre culpabilité individuelle et en tant qu’espèce.
Nous, humains, sommes une partie du problème et nous ne voulons pas, même à notre échelle, devenir une partie de la solution. Chaque personnage, à sa manière, nous renvoie avec plus ou moins de subtilité à cette réalité amère : que ce soit l’énigmatique Rorschach, qui méprise l’ignorance et l’insouciance du commun des mortels. Le Comédien qui a décidé de voir ce monde comme une vaste plaisanterie de mauvais goût. Ou encore le Dr. Manhattan, qui a parfaitement saisi l’insignifiance d’une espèce incapable de réaliser qu’elle provoque sa propre extinction. La note d’espoir, très subtile, qui se cache derrière cet amas obscur, constitue la cerise qui vient se poser délicatement sur le gâteau mais qu’il faut tenter de saisir en lisant entre les bulles.
30 ans plus tard, ça marche toujours…
Je me répète mais l’art et la culture doivent servir un objectif et ils doivent bien le servir. Cet objectif peut se limiter au pur divertissement, certains sont d’ailleurs passés maîtres en la matière depuis les années 80, âge d’or de la culture de divertissement. Cela dit, j’aime à penser que la culture peut aussi nous stimuler. Intellectuellement, philosophiquement, spirituellement, peu importe. En ce sens, Watchmen est une oeuvre dont on sort foudroyé par de nombreuses interrogations existentielles qui font un bien fou, malgré la triste réalité à laquelle le comic nous renvoie.
Je n’ai jamais lu une BD aussi riche et poignante. J’en encore quelques-uns de Moore qui m’attendent et je compte bien m’y atteler… Je vous laisse avec la bande-annonce du film Watchmen de Zack Snyder, qui résume esthétiquement très bien le souci que j’ai avec ses films. C’est beau mais c’est creux. À aucune seconde, je ne retrouve l’ambiance du bouquin, sa dichotomie visuelle et ses enjeux majeurs. Et ne me dites surtout pas “oui mais ce n’est qu’un trailer…” car j’ai vu les deux-tiers du film et le constat reste le même. En gros, si vous ne l’avez toujours pas fait, filez lire le comic et oubliez ce film !
Et si vous l’avez déjà lu, n’hésitez pas à faire part de vos commentaires ci-dessous.
À bientôt sur Sitegeek.
Musa